Jean-Charles Marchiani : « La médiatisation fait monter les enchères ».

Le libérateur des otages libanais préfère le silence.

Aujourd’hui, Jean-Charles Marchiani fait surtout parler de lui pour son engagement auprès de Philippe de Villiers au sein du MPF. Mais il reste celui qui a obtenu la libération des otages au Liban en mai 1998, puis celle des deux pilotes français en décembre 1995, alors qu’ils étaient détenus par des Serbes de Bosnie. L’ancien bras droit de Charles Pasqua doute des bienfaits de la médiatisation dans les affaires d’otages.

Quand vous meniez les négociations pour obtenir la libération des journalistes retenus en otages au Liban, comment jugiez-vous l’attitude de la presse ?

Jean-Charles Marchiani : Elle m’a compliqué la tâche. Chaque fois que les journalistes parlaient des otages, cela faisait monter les enchères. La médiatisation sert les ravisseurs. Elle leur permet d’augmenter leurs exigences. Dans le cas des otages du Liban, cinq à six milliards de dollars, que la France a dû payer dans le cadre des contentieux financiers avec l’Iran. Sans parler du coût politique : la normalisation obligée des rapports avec Téhéran.

Vous croyez sérieusement que de mettre les portraits d’un otage sur la façade d’un hôtel de ville peut peser sur les sinistres personnages qui recourent à de pareilles méthodes ? Cela ne vous paraît pas un peu naïf ? A contrario, je vous rappelle que dans le cas des prises d’otages « intérieures », le gouvernement n’hésite pas à imposer de black-out sur l’information. Du coup, ce genre d’opérations n’a plus cours…

Il n’y a pas de doute, la médiatisation fait monter les enchères. Il faudrait qu’un gouvernement ait la force de dire non, ne serait-ce qu’une fois, pour que les ravisseurs sachent qu’ils n’obtiendront rien, aucun écho. Mais qui aurait le courage de prendre un tel risque ?

Le tapage médiatique ne fait donc, selon vous, qu’entraver le travail des négociateurs ?

Jean-Charles Marchiani : Toute mon expérience en témoigne. Et tous ceux qui sont mêlés de près ou de loin à ce genre d’affaires vous le diront. Ajouter à cela que ce sont les mêmes qui demandent à cor et à cri qu’on fasse tout pour libérer les otages et qui passent leur temps à traîner dans la boue ceux qui, sur le terrain, entreprennent des démarches pour obtenir justement ces libérations. Je me souviens encore de ce qu’écrivait sur moi l’Evénement du Jeudi alors même qu’avec Chirac et Pasqua, nous nous démenions pour Jean-Paul Kauffmann. Cela n’a d’ailleurs pas beaucoup changé quand on voit ce que le journal italien Il Manifesto pouvait dire sur les services secrets italiens avant, c’est vai, qu’un des membres de ces services ne laisse sa peau pour sauver la vie de leur journaliste…

Au fond, qu’importe ceux qui interviennent dans ce genre d’affaires. L’essentiel est que les otages soient sauvés dans des conditions ou la dignité et l’honneur de notre pays sont sauvegardés. Mais certains ont du mal à remercier des gens qu’au fond ils méprisent.

Si je vous comprends bien, il vaudrait mieux que la presse se taise et se passe de tout commentaire.

Jean-Charles Marchiani : C’est à peu près ce que je pense. Au moment des prises d’otages au Liban, j’ai lu tant de bêtises… On nous accusait d’être inactifs, alors que nous avons passé des mois à négocier aux quatre coins du monde. Mais beaucoup de journalistes voulaient faire croire qu’ils étaient bien informés, et noircir de la copie. La presse est peut-être la seule à avoir un intérêt objectif à ce que les prises d’otages durent le plus longtemps possible. On vend du papier et cela fait grimper l’audimat.

Mais quand Jean-Paul Kauffmann explique que la médiatisation lui a sauvé la vie, il se trompe ?

Jean-Charles Marchiani : Il est sincère. Il croit vraiment ce qu’il dit. Mais il se trompe. La libération d’un otage ne dépend nullement de l’attitude des médias. Vous pensez vraiment que les ravisseurs sont sensibles à ce genre d’arguments ? Qu’ils sont des humanistes à l’écoute de nos arguments ?

Jean-Paul est un journaliste. Il peut difficilement imaginer que l’action de la presse ne sert à rien. Croyez-moi, la médiatisation n’a pas abrégé d’une seule journée sa captivité.

Toutes les actions entreprises par Joëlle, sa femme, pendant presque trois années, n’ont donc servi à rien ?

Jean-Charles Marchiani : Elles sont la preuve des liens qui les unissaient, une preuve d’amour. Mais quitte à vous choquer, je reste persuadé qu’elles n’ont servi à rien d’autre qu’à faire connaître le nom de Jean-Paul Kauffmann dans toute la France. Je suis chrétien, et je comprends qu’on se sente solidaire de quelqu’un qui vit un tel drame. Et qu’on ait envie de le dire. Cela fait chaud au cœur de voir des gens descendre dans la rue pour témoigner de leur solidarité avec des otages. Quant à l’efficacité…

Mais cela sert au moins à faire pression sur les autorités ?

Jean-Charles Marchiani : Je ne connais pas d’otages que le gouvernement français ait oubliés. Les autorités n’ont pas besoin de ce genre d’aiguillon pour mettre tout en œuvre afin que ses ressortissants retrouvent la liberté.

Reste l’écho que les actions menées ici peuvent avoir auprès des otages. Jean-Paul Kauffmann raconte qu’il a pu entendre sa femme sur RMC Moyen-Orient et que cela lui a permis de tenir le coup.

Jean-Charles Marchiani : Sur ce point je suis d’accord. J’imagine ce que cela représente pour quelqu’un au fin fond de sa cellule de savoir qu’on ne l’oublie pas, que le Président parle de lui, qu’on descend dans la rue pour le soutenir. De ce côté-là, pas de doute, la médiatisation dont vous parlez est utile. Mais c’est bien le seul domaine.

Et les autorités, que doivent-elles faire ? Se taire ?

Jean-Charles Marchiani : Moins on en dit, mieux on se porte. Mais c’est parfois difficile pour certains hommes politiques de ne pas se mettre en avant.

La presse a donc tort de condamner la diplomatie parallèle ?

Jean-Charles Marchiani : Il n’y a pas de diplomatie parallèle ! Il y a des actions convergentes. Il faut savoir ce que l’on veut. Ce qui compte, c’est le résultat, même si vous le devez à des gens qui ne vous ressemblent pas. Mais c’est peut-être un peu trop demander à des journalistes qui se considèrent comme d’un autre monde.

J’ai la faiblesse de penser que l’action que j’ai menée d’abord au Liban, puis pour les pilotes français otages des forces serbes, n’a pas été totalement inutile. Alors les grandes déclarations contre la « diplomatie parallèle », permettez-moi d’en sourire.

Mais toutes les prises d’otages ne se ressemblent pas ?

Jean-Charles Marchiani : Vous avez raison, il ne faut pas généraliser. Chaque dossier est spécifique. Dans le cas du Liban, nous avions affaire à deux groupes de terroristes téléguidés par un Etat, l’Iran, voire deux, avec la Syrie. Ce qui se passe aujourd’hui en Irak est assez différent. Mais chaque fois, dans ces zones de conflit, je vous garantis que ce ne sont pas les campagnes menées par la presse qui accélèrent les libérations. L’efficacité du travail des services dépend de bien d’autres facteurs sur lesquels, fort heureusement, les journalistes ne savent pas grand-chose. Vous croyez vraiment que cela donne envie de prendre des risques – et ils sont considérables – quand, au même moment, vous lisez dans les médias les pires insanités sur vous et votre prétendue inefficacité…

Vous n’aimez guère les journalistes.

Jean-Charles Marchiani : Ce n’est pas vrai. Vous imaginez que j’en connais un certain nombre et, parmi eux, il y en a pour qui j’ai de l’estime. Mais je dois avouer que la façon dont la plupart des médias me traitent actuellement ne me pousse pas à être très charitable. Au fond, leur seule philosophie c’est : pourquoi ne pas frapper un homme quand il est à terre. C’est plus facile, n’est-ce pas ?

Les anciens otages que vous avez contribué à faire libérer ne vous ont pas ménagé leur soutien dès que vous avez eu maille à partir avec la justice ?

Jean-Charles Marchiani : Et autant vous dire que cela m’a touché. Comme quoi, il n’y a pas que le syndrome de Stockholm. Avec certains, j’ai tissé des liens que le temps n’efface pas. Nous nous retrouvons chaque année. Jean-Paul Kauffmann et Jean-Louis Normandin sont venus à la prison de la Santé le soir de Noël quand j’ai été incarcéré. Je ne l’oublierai pas.

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